Jeudi 5 novembre 2009 4 05 /11 /Nov /2009 19:58

Ma sœur enlève son voile, plie le tapis sur lequel elle était en train de prier puis va s’asseoir sur son lit.

-          - Qu’est ce qu’il y a Budûr ? Tu n’as jamais vu quelqu’un prier ?

-          - Bien sûr que si, mais toi, c’est un choc. Il y a à peine quelques semaines, tu me disais encore que la religion a été inventée par les hommes, que c’est à cause d’elle qu’il y a autant de guerres dans le monde et que tu doutais de l’existence de Dieu ! Tu étais catégorique à ce sujet !

-          - Sache que je me suis penchée sur la question, justement pour prouver que j’avais raison, mais je me suis retrouvée face à une vérité que je ne pouvais plus nier. J’ai été guidée et je suis heureuse. Je me cultive sur internet en attendant que Maher me rapporte des livres de Paris.

-          - Bon, si tu te sens mieux comme ça, tant mieux. Où sont passés maman et papa ?

-          - Ils sont allés chez avec Ridwân chez sa fiancée pour planifier le mariage.

-          - Ça te dirait alors qu’on aille au restaurant ? j’ai l’impression que ça fait des semaines que je n’ai pas discuté avec toi.

-          - Ok, je m’habille et j’arrive. Va sortir la voiture.
 
 

Après quelques minutes, je vois Amani arriver. Moi qui m’attendais à la voir habillée comme d’habitude, avec un jean moulant et un tee-shirt, les cheveux dans le vent et le visage maquillé à outrance, la voilà portant une longue robe ample,  les cheveux attachés et pas une once de mascara sur les yeux. Mais que lui est-il arrivé ? Ai-je fais un micro-coma de quelques semaines ? Ce changement est tellement rapide et soudain.

-          - Mais d’où sors-tu ces vêtements ?

-          - C’est une amie qui me les a prêtés en attendant que je refasse ma garde-robe. Tu sais, maman est très très fière de moi !

Elle me dit cela d’un ton étrange, en me jetant un regard qui semble traduire une certaine fierté.

 

Nous arrivons devant mon restaurant italien préféré, j’ai une envie folle de pâtes. Je m’installe pendant que ma sœur passe un coup de fil à l’extérieur. Je la regarde de loin : je n’aurais jamais pensé qu’elle passerait d’athéiste convaincue à musulmane pratiquante en l’espace de quelques jours. Elle a toujours revendiqué son athéisme devant moi et mes frères. Mes parents n’étaient pas au courant : elle savait très bien que cela les aurait tués. Papa et maman sont allés à la Mecque, ce sont des gens très pieux, et par conséquent, l’idée que leur fille ne croie pas en Dieu leur aurait fait un choc incommensurable.

 

Le restaurant est quasiment vide, ce qui me permet de trouver ma table préférée libre, celle près de la grande baie vitrée multicolore et magnifique. En attendant les plats de pâtes que ma sœur et moi venons de commander, je vais laver mes mains. La première fois que j’ai vu les toilettes de ce restaurant, je suis restée bouche-bée par leur raffinement, elles sont inspirées d’une décoration mexicaine. J’avais trouvé cela étrange pour un restaurant italien. Les murs sont badigeonnés à la chaux, les arabesques autours du grand miroir me font penser aux décors floraux des céramiques du Mexique. Le contracte fort entre le bleu du mur et l’ocre rouge des portes compose une harmonie mexicaine très caractéristique et dont l’exotisme est accentué par de belles plantes dans chaque coin. C’était la première fois de ma vie que je tombe sous le charme de commodités de restaurants, surtout en Tunisie, mais tout est tellement entretenu, tellement travaillé que l’on se croirait dans un restaurant au Mexique.

 

Je m’avance devant le miroir pour attacher mes cheveux, il fait une chaleur insupportable, quand soudain je vois Adam derrière mois dans le reflet du miroir. Pendant une fraction de secondes, je pense devenir folle, mais il s’approche de moi, pose ses mains sur mes hanches et me murmure à l’oreille :

-          - Bonsoir, trésor de ma vie.

Je le regarde m’enlacer, j’avais presque oublié le bonheur d’être dans ses bras. Nous nous regardons dans le reflet de la glace, sans bouger dans cet endroit insolite.

-          - Mais que fais-tu ici ?

-          - J’avais envie d’aller au Mexique.

Nous nous mettons à rire doucement, de peur d’alerter les serveurs qui mettraient fin à notre petite parenthèse romantique en Amérique centrale.

-          - J’étais passé chez toi, mais je t’ai vu quitter ta maison avec ta sœur, je t’ai donc suivie. Ne t’inquiète pas, je ne suis pas un psychopathe.

-          - Si tu veux, tu peux te joindre à Amani et moi pour diner. Tu me manques tellement.

-         -  Ça ne te dérange pas de me présenter à ta sœur, moi qui suis l’amoureux caché dans l’ombre de Malik ?

-          - Ma sœur déteste Malik autant que moi, elle sera heureuse de te rencontrer. Elle est très ouverte d’esprit tu sais.



Je me retourner enfin pour l’embrasser délicatement : ses lèvres sont tellement douces, et il sait tellement bien s’y prendre pour me procurer des frissons dans tout le corps. Je n’ai jamais embrassé qui que ce soit auparavant, c’est peut-être seulement le fait que ce soit nouveau qui me procure autant de plaisir. Je me détache difficilement de lui et vais rejoindre Amani, en demandant à Adam d’attendre quelques minutes avant de se présenter à notre table.

 

Au moment où le serveur nous apporte notre entrée, Adam traverse la salle sous le regard hypnotisé de ma sœur, qui ne tarde pas à me tapoter très vite sur le bras.

-          -  Budûr, Budûr, regarde moi ces yeux bleus, regarde moi ce corps, regarde moi cet homme ! C’est le garçon de mes rêves. Mon Dieu, je donnerais n’importe quoi pour être la femme de sa vie. C’est la première fois que je ressens ça, je crois que j’ai un coup de foudre. Tu crois que je pourrais l’intéresser ?

Je retrouve ma sœur, la Amani qui, dès qu’elle voit un beau jeune homme, devient complètement folle.

-          - Je n’en sais rien. Pourquoi ne pas le lui demander directement ?

A cet instant, Adam s’approche de moi, m’embrasse sur le front et serre la main de ma sœur qui ne comprend pas ce qui se passe.

-          - Amani je présume, je suis très heureux de faire ta connaissance. Budûr m’a beaucoup parlé de toi.

-          - Euh…oui…euh…merci…euh…

C’est la première fois de ma vie que je vois ma sœur perdre ses moyens, et surtout avaler sa langue.

-          - Je te présente Adam, un ami…enfin mon ami…mon petit-ami en fait.

Le visage de ma sœur devient tout à coup blanc.

-          - Ah, je vois…

 

Elle me jette un regard d’une froideur indescriptible, puis se met à manger la salade devant elle. Je ne pensais pas qu’elle réagirait de cette manière, et je me sens très embarrassée d’avoir mis Adam dans cette situation.

Celui-ci s’assoit près de moi et me prend la main sous la table, comme s’il avait deviné mon malaise et qu’il sent la tension dans l’air.

-          - Alors Amani, l’année prochaine tu passes ton bac. As-tu décidé qu’elles études tu voudrais suivre ensuite ?

Ma sœur ne lève pas les yeux de la salade qu’elle dévore.

-          - Architecture peut-être, comme ma tante. Elle est mon modèle dans la vie.

 

Je feins de m’étouffer avec la tomate-cerise que j’ai dans la bouche. J’avais réussi à sortir Maïssa de mon esprit, mais voilà que grâce à Amani, elle a ressurgit.

Ma sœur lève finalement la tète et, d’une voix méprisante, demande à Adam.

-          - Mais qui es-tu exactement ? Je veux dire, pourquoi t’es-tu intéressé à ma sœur qui, je le signale, va bientôt se marier ? Le sais-tu au moins ?

 

Je suis abasourdie par ce que je viens d’entendre.

-          - Amani !! Comment oses…

-          - Non Budûr, laisse, je vais lui expliquer. Pourquoi je suis tombé amoureux de ta sœur ? Tout simplement parce que c’est la femme la plus douce, la plus intelligente, la plus pure, la plus gentille et la plus belle qui m’est été donné de voir dans ma vie. Pourquoi je ne la laisse pas tranquille car « officiellement » elle a un fiancé ? Tout simplement parce que je ne considère pas qu’elle est fiancée, tout comme elle ne considère pas Malik comme étant son fiancé. Pourquoi je ne m’éloigne pas d’elle ? Parce qu’elle a apporté du bonheur, du soleil dans ma vie, que je veux passer le reste de mes jours à ses cotés, et tant qu’elle ne me demande pas elle-même, de sa propre bouche, qu’elle ne veut plus de moi, je ne renoncerais pas à vouloir faire d’elle ma femme un jour.

 

C’est la première fois qu’Adam parle de mariage. Je reste muette, les larmes aux yeux, regardant ma sœur qui devient rouge.

-          - Mais bien sûr ! Les romans à l’eau de rose, tu peux les réciter à d’autres. Tu es surement quelqu’un de bien, mais aucun homme bien n’accepterait de détruire la vie d’une femme qu’il aime. Et toi, tu veux détruire la vie de ma sœur. C’est notre argent qui t’intéresse ? Je te préviens, on n’est pas si riches que ça. Il ya des milliers de filles célibataires, et toi tu as décidé de t’agripper à une femme fiancée.

 

J’ai honte de ma sœur, de sa grossièreté, de son impolitesse. Je ne l’ai jamais entendue parler de cette manière à qui que ce soit. Pourquoi réagit-elle de cette façon avec Adam ? Je le regarde, il ne semble pas gêné, il a un petit sourire en coin et me presse la main doucement.

-          - Pense ce que tu veux Amani, je ne vais pas t’en empêcher. Tu es encore jeune, et le jour où tu seras engagée à un homme que tu méprises, comme ta sœur, tu comprendras la situation actuelle de Budûr.

Sur ces mots, il fait signe au serveur de lui apporter des lasagnes. Je pensais qu’après ce spectacle, il ne voudrait pas rester en notre compagnie. Ma sœur demeure muette le reste de la soirée, ignorant les questions de Adam et refusant de prendre part à nos discussions. Adam nous raccompagne jusqu’à la voiture et me glisse à l’oreille qu’il sera à Sidi Bou Saïd demain matin.

 

Pendant le trajet retour, Amani ne m’adresse pas la parole. En arrivant chez moi, nous trouvons ma mère dans le salon, en train de lire.

-          - Voilà mes princesses. Vous avez diné ensemble ? C’est très bien, cela faisait longtemps que vous ne vous étiez pas retrouvées pour papoter. Alors, de quoi avez-vous discuté ?

Amani répond la première, en montant les escaliers pour rejoindre sa chambre.

-          - Je n’ai pas trop parlé moi. C’est plutôt le copain de Budûr qui a monopolisé toute son attention.

Par Sarah El-Mey
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