Mardi 28 avril 2009 2 28 /04 /Avr /2009 01:36

Comment cela a t’il bien pu se produire ? Il portait un préservatif, alors comment est-ce possible ? Je sais que parfois il se déchire, mais ce n’était pas le cas cette fois-ci.

Du calme. Dans quel ordre procéder ? Aller faire une prise de sang ou prévenir le propriétaire des spermatozoïdes lâchés sur mon ovule, comme une meute de loups sur une jeune gazelle ? Je choisis d’aller à la clinique pour être sure que je porte un bébé en moi, plutôt que d’alarmer le futur papa  sur une simple supposition. Peut-on encore appeler ça une supposition après trois tests de grossesse qui indiquent tous ‘positif ‘ ? Je veux le croire de toutes mes forces.

 

Le lendemain, après une nuit agitée, pour ne pas dire blanche, je me dirige vers la clinique la plus éloignée de mon travail et de mon domicile.  La dame de l’accueil, la quarantaine, me demande la raison de ma venue :

 

 

 

Elle commence à s’impatienter et le téléphone qui se met à sonner n’arrange pas les choses.

 

Elle marque un arrêt, me regarde fixement, jette un coup d’œil à ma main gauche, puis continue en fronçant les sourcils :

 

Je reste muette. Un silence assourdissant semble avoir remplacé les discussions des personnes dans la salle d’attente, comme s’ils attendaient tous ma réponse.

Pourquoi me demande-t-elle ça ? Une prise de sang, c’est une prise de sang, non ? Pourquoi voulait-elle davantage d’explications ? Oh mon Dieu, peut-être que ça se voyait, peut-être qu’elle avait deviné ? Et que ses questions ne venaient pas de son ordinateur mais que c’était de la curiosité mal placée. Peut-être qu’elle avait deviné que j’étais enceinte, parce que ça se voyait sur mon visage ? On m’a toujours dit qu’une femme enceinte avait un teint plus clair et le visage bouffie. Ai-je le visage bouffie ? Je suis tentée de sortir un miroir de mon sac pour vérifier, mais à la place, je décide de jouer la carte du « mensonge pour protection de la vie privée ». Une carte précieuse et souvent utilisée dans mon cher pays, le tout accompagné d’un joli sourire hypocrite, pour que le fond aille avec la forme.

 

 

 Le brouhaha refait son apparition juste après que j’ai fini ma phrase.  Pourtant, la secrétaire ne semble pas me croire, mais elle ne réplique qu’avec un petit « Mabrouk », avant de me donner un dossier à remplir.

Je complète les pages en vitesse et le rend en prenant bien soin de vérifier que je n’avais oublié aucun champs obligatoire et qu’il n’y avait aucune erreur. Une fois le tout rendu à la sympathique secrétaire, je prends place dans un confortable fauteuil, le même que j’ai vu lors de mon séjour à Paris, dans la salle d’attente de mon cousin avocat. Je ne m’attendais pas à trouver le même dans une clinique à Tunis. Il va falloir que je lui passe un coup de fil pour lui conseiller de changer de décoration.

Mon tour arrive. Tout se passe très rapidement. On me dit de venir chercher les résultats le lendemain.  Je ne sais pas comment je survis à cette attente insoutenable.

 

 

Trois jours plus tard, le verdict tombe comme une enclume sur ma tête. Je suis bien enceinte. Je ne sais pas de combien de semaines, mais je suis enceinte. Je suis sur le point de m’évanouir mais une femme me retient et me dirige vers un des fauteuils confortables.  Elle m’offre de l’eau à boire, mais je n’ai pas envie. Je reprends mes esprits, fourre le papier dans mon sac et sors comme une flèche.  Je m’engouffre dans ma voiture et je craque. Je pleure comme je n’ai jamais pleuré de ma vie. Je pleure comme si on venait de m’annoncer qu’il ne me restait que quelques mois à vivre. Je pleure sans pouvoir arrêter, sans vouloir arrêter. Je pleure en espérant que je vais me réveiller dans mes draps blancs comme la neige et doux comme du coton, insouciante et sans problèmes. Je pleure ma vie qui est finie.

Après quelques minutes, je me décide à démarrer. La nuit commence à tomber en ce jour maudit de janvier, et je dois rentrer me préparer à accueillir mon frère qui arrive de Paris. Je n’en ai aucune envie. Je veux rentrer à la maison, me diriger vers ma chambre sans m’arrêter, et ne plus avoir de contact avec le monde extérieur. J’ai besoin de paix pour réfléchir. Mais malheureusement, je ne peux pas.  Je me regarde dans le rétroviseur et je suis en colère, en colère contre moi-même. Un bébé, ce n’est pas du tout le moment, pas du tout. Surtout pas dans ma situation actuelle. Comment j’en suis arrivée là ? Pourquoi j’en suis arrivée là ? Des dizaines de questions se bousculent dans ma tête, mais je n’arrive pas à avoir une seule réponse.

 

 

 

Moi c’est Budûr, j’ai 26 ans. Je suis une enseignante en français dans un lycée de Tunis, je prépare mon doctorat…et je viens d’apprendre que je suis enceinte de quatre semaines.

A première vue, c’est une excellente nouvelle, mais le problème est que je ne suis pas mariée, et dans une société orientale, tomber enceinte hors-mariage est une abomination qui vous pousse à vivre exclue comme si vous aviez la peste. Même si je vis dans un pays moderne et avancé par rapport à d’autres de nos voisins arabes, les valeurs familiales, traditionnelles, morales et religieuses sont encore ancrées dans chaque esprit tunisien. Il faut croire que les gens sont ouverts d’esprits, jusqu’au jour où ils se retrouvent vraiment en face de ce genre de situation.  On pardonne plus facilement à un meurtrier ou un violeur, lui trouvant des circonstances atténuantes parfois, qu’à une femme qui a des relations sexuelles hors-mariage ou pire, une femme qui tombe enceinte sans être mariée.  Et ce n’est pas moi, du haut de mes 1m76 qui vais changer cette mentalité : je n’ai d’ailleurs ni l’envie, ni l’ambition de la faire. Je n’ai jamais été une Jeanne d’Arc sociale, en version orientale, je laisse ce rôle à beaucoup de femmes qui sont douées pour l’incarner, ou même celles qui ne le sont pas d’ailleurs. En tout cas, ce n’est pas moi.

 

 

Contrairement à toutes les études faites  sur le sujet et les nombreuses statistiques, je ne suis pas issue d’une famille pauvre et je n’ai pas arrêté ma scolarité prématurément. Je sors donc du schéma habituel et courant de la jeune demoiselle qui tombe enceinte car elle ne savait pas que c’était possible ou parce qu’elle ignorait que les contraceptifs existaient.

Qu’est ce qui m’ait donc arrivé ? Moi la gentille fille studieuse et discrète, pourquoi ai-je offert mon corps avant le mariage ? Vous pensez vraiment que je me pose cette question ? Et bien non. Je ne fais pas de différence entre un homme et une femme, par conséquent, je ne comprend pas pourquoi dans notre société machiste, un homme qui a couché à droite à gauche est considéré comme un Don Juan,  alors qu’une fille qui a fait l’amour avec un seul homme et par amour de surcroit, est considéré comme une trainée qui, pour trouver un mari, devra soit se dégoter un attardé mental, soit se faire reconstruire l’hymen, soit ne rien faire et risquer le divorce quelques jours plus tard. Pourtant, il y a des hommes qui ne mesurent pas la valeur d’une femme en fonction de son hymen et qui n’ont pas la case « virginité » dans leur liste de qualités obligatoires chez une épouse potentielle. Donc, le problème pour moi n’est pas d’avoir perdu ma virginité, mais plutôt le fait d’être tombée enceinte.

 

Je suis née dans une famille moyenne standard. Papa est fonctionnaire et maman est femme au foyer. Elle a fait ce choix quand je suis née.  Je suis l’ainée de quatre enfants. Mon frère Ridwân est conseiller dans une banque et il est plus jeune que moi de trois ans. Mon autre frère, Maher, a quitté notre joli pays pour aller vivre à Paris. Quant à ma sœur Amani, elle a 17 ans, est encore étudiante et veut absolument qu’on l’appelle ‘Amy’.  De tous les membres de ma famille, je ne peux dire à personne que j’attends un enfant, surtout que ma situation est extrêmement compliquée…

Par Sarah El-Bey - Communauté : ecrivains en herbe
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires

Présentation ♥

  • : Les amants de Sidi Bou Saïd...ou fragments de vies de tunisiennes...
  • Les amants de Sidi Bou Saïd...ou fragments de vies de tunisiennes...
  • : blog Journal Intime Littérature
  • : Je suis une jeune tunisienne qui ne fait qu'écrire. Quelques ébauches, chapitres, phrases, mots, de ce qui m'est arrivé et de ce qui est arrivé à des jeunes femmes que je connais.
  • Partager ce blog

Derniers Commentaires ♥

Recommander ♥

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus