Partager l'article ! Chapitre 5 (partie 3): Je la regarde fixement. - - De quoi parles-tu ? -  ...
Je la regarde fixement.
- - De quoi parles-tu ?
- - Je sais que tu as un homme dans ta vie, et ce n’est pas Malik. Je sais que vous vous retrouvez à Sidi Bou Saïd à l’aube, dans une maison. Et surtout, je sais que tes parents seraient extrêmement déçus et déshonorés que leur fille chérie ne soit pas aussi blanche qu’ils le pensaient…
Comment a-t-elle su ? Je ne me laisse pas perturber.
- - Je n’ai pas peur de tes menaces. Tout le monde sait que je ne veux pas épouser Malik.
- - Oui, tout le monde le sait. Mais entre ne pas aimer son fiancé, et le tromper, il y a tout un monde.
-
- C’est toi qui me fais la morale : une poule de luxe mère de famille ! De plus, par rapport à toi, mon histoire ne fera pas le poids. Tu me déçois
énormément. Faire du chantage à ta propre nièce. Tu me dégoutes. Mais je ne peux pas te laisser continuer à te prostituer. Sois tu arrêtes, sois je
devrais en parler à maman.
Je claque la porte en partant, retenant mes larmes le plus longtemps possible.
Même si je n’ai pas peur d’elle, l’idée de décevoir mes parents est très difficile à digérer.
Je n’ai aucune envie de rentrer chez moi, de voir ma mère, de lui parler de tout et de rien, alors que sa petite sœur se prostitue. Je ne sais pas à qui en parler, j’ai même honte de le dire à Adam, je ne sais pas pourquoi exactement. J’ai confiance en lui et je sais qu’il ne me jugera pas, mais je ne me vois pas aller le
voir et lui glisser entre deux gorgées de café « Ah au fait, tu sais ma tante Maïssa, c’est elle qui a trompé son mari et elle s’est mise à se prostituer…et toi, ça va chéri ? ».
Non, mieux vaut garder cette histoire pour moi, ce n’est pas une fierté, donc autant la cacher à tout le monde, mais la question est jusqu’à
quand ? jusqu’à quand la laisser se considérer comme de la viande face à tous ces hommes surexcités et sans scrupules, qui payent pour qu’une
femme couche avec eux. Elle non plus n’est pas en berne, je suis sûre qu’elle sait que certains de ces hommes sont mariés, mais cela ne semble pas la déranger. Elle pourrait très bien rechercher
un travail, elle a un doctorat, elle a une expérience internationale, mais je suppose qu’elle trouve moins fatiguant le fait de s’allonger sur un lit pendant quelques minutes. Je pensais que la
prostitution n’était destinée qu’aux femmes qui n’avaient pas d’autres choix que de vendre leur corps pour nourrir leurs enfants. Manifestement, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Mes grands-parents doivent se retourner dans leur tombe. Ils sont morts l’année dernière, à deux mois d’intervalle. Ma grand-mère est décédée dans son sommeil. Mon grand-père en est tombé malade, il ne mangeait plus, ne dormait plus, il passait ses journées à regarder la photo de sa bien-aimée, et ses nuits à la pleurer. Certaines personnes lui ont même suggéré de se remarier avec une vielle fille de 40 ans, comme tous les autres veufs. Cette idée l’a révolté au point qu’il a refusé de parler à qui que ce soit pendant deux semaines.
J’ai encore ses paroles qui résonnent dans ma tête, quand le médecin nous a annoncé que mamie ne se réveillerait pas : « je ne peux pas vivre sans elle, j’ai besoin d’elle, non elle ne
peut pas me quitter, elle m’a promis de ne jamais me quitter ». Ses mots ont transpercé mon cœur. Ils ont vécut ensemble soixante ans, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu l’un d’entre
eux lever la voix sur l’autre. Je ne sais pas grand-chose de leur histoire, à part qu’ils se sont mariés par amour, contrairement à tous les mariages de leur génération. Ils se sont rencontrés dans la rue ; ma grand-mère était accompagnée de sa tante, et elle a croisé le regard de mon grand-père. Celui-ci la suivit de loin jusqu’à chez elle. Le lendemain, mon arrière-grand-père est allé demander sa main pour son jeune fils. La famille de ma grand-mère a
accepté et ils se sont mariés trois mois plus tard : mamie à l’âge de seize ans, et papi à l’âge de dix-huit ans.
Plus d’un demi-siècle passé ensemble, leur histoire me fait rêver. Le jour où je me marierais, ce sera jusqu’à ma mort. Je connais plusieurs filles qui commencent leur mariage avec l’idée que si
ça ne marche pas comme elles souhaitent, le divorce viendra les sauver. Une étude a récemment démontré qu’un mariage sur trois à Tunis finit par un divorce : ces chiffres me donnent la chair
de poule. Les gens de ma génération sont devenus superficiels et matérialistes, j’ai l’impression qu’ils ont oublié les valeurs de la famille, du
mariage. Ils ne se marient plus pour fonder un foyer, avec l’idée que c’est un engagement lourd, avec des sacrifices et des concessions, ils se marient plutôt en se disant que si ça marche tant
mieux, sinon tant pis, ils trouveront quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, beaucoup de filles retardent leur mariage de plusieurs années car leur fiancé
ne peut pas leur offrir tous ce qu’elles veulent pour le jour j ! Elles préfèrent tout décaler pour avoir la salle ou la voiture de leur rêve plutôt que d’épouser un homme qui ne peut pas
exaucer leur moindre souhait.
De nos jours, on se marie pour la fête du mariage, pour s’éclater un jour en robe blanche et maquillage horrible, pour la pièce-montée et la grosse voiture dans laquelle on va arriver à la salle, pour les bijoux qu’on va recevoir, pour en mettre plein les yeux aux invités…bref, on se marie pour beaucoup de choses mais pas pour l’essentiel, pas pour l’homme en tant que tel. On se marie pour sa richesse, ou pour son métier, pour son statut, ou pour sa maison, mais pas pour son cœur ou son caractère.
Quand je discute avec des filles de mon âge, j’ai le sentiment d’avoir vingt ans de plus qu’elles. Je parle d’amour, elles parlent d’argent. Je parle
d’un foyer, elles parlent de grandes maisons à La Marsa. Je parle de soirées en tete à tete en amoureux, elles parlent de bijoux. Parfois, je me dis
que je n’ai rien compris au monde qui m’entoure, que je suis dépassée, que je suis « has been », que je suis vielle. Ma cousine, la sœur de
Malik, m’a dit un jour, qu’elle épouserait un homme pour ce qu’il aurait dans les poches, pas pour ce qu’il aurait dans le cœur ou la tête, et que
les sentiments n’ont jamais fait vivre qui que ce soit confortablement, que ce ne sont pas les sentiments qui vont lui payer les vêtements qu’elle veut ou qui vont l’emmener en voyage dans des
beaux hôtels. C’est malheureusement cette mentalité et cette façon de voir la vie que l’on rencontre de plus en plus à Tunis ou dans toutes les autres grandes villes. Une fille a réussi sa vie si
elle a capturé un homme plein aux as : qu’il soit vieux, laid, stupide, raciste ou sexiste, cela ne les dérange pas du tout, le plus important pour elles étant qu’il leur laisse quelques
centaines de dinars tous les matins sur la commode, ou encore mieux, sa carte de crédit. Pourquoi les gens sont devenus autant accrocs au matérialisme, à la superficialité, à l’hypocrisie ?
C’est en me posant cette question existentielle que j’arrive chez moi, sans m’en apercevoir, moi qui ne voulais pas me retrouver en face de ma mère.
Mais il semble que personne n’est à la maison. Pourtant, en passant devant la chambre d’Amani, je vois de la lumière. Cela fait des jours que je ne l’ai pas vue, elle me manque ma petite rebelle. Je frappe à la porte mais personne ne répond, quand j’ouvre la porte, je suis choquée par ce que je vois. J’attends qu’elle finisse pour enfin aller lui parler.
- - Amani, mais je rêve !
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